Domination stratégique en finale

jeudi 13 mai 2021

Les grands stratèges, tels José Raul Capablanca, Tigran Petrossian ou Anatoly Karpov, savaient accumuler d'infimes avantages en muselant les initiatives de leur adversaire par de subtiles mesures prophylactiques. De nos jours, il est rare d'assister à une partie entre deux Grands-Maîtres dominée de bout en bout sans l'émergence du moindre contre-jeu adverse. Rares sont ceux qui prennent le risque d'être étouffé en se cantonnant à une défense passive sans tenter de créer de la confusion dans le cerveau de leur adversaire. Ce fût apparemment le cas de la partie qui opposa Joel Benjamin à Patrick Wolff lors du Championnat des Etats-Unis vétéran (ou plutôt "sénior" comme il est politiquement correct de l'écrire de nos jours). Pandémie de coronavirus oblige, ce tournoi eut lieu en ligne et en cadence rapide.

La plupart des Grands-Maîtres engagés dans cette compétition réservée aux plus de cinquante ans cumulent de nombreux titres nationaux. A leur apogée, certains d'entre eux ont appartenu à l'élite. S'ils sont aujourd'hui moins performants et souvent moins actifs en compétition, nombreux transmettent leur précieuse expérience en tant qu'entraîneur.

La partie précitée m'est apparue au premier abord d'une limpidité rare et peut, à ce titre, être utilisée comme support pédagogique. Les blancs obtiennent un avantage stratégique dès l'ouverture grâce à une rapport de pièces favorable : un bon Cavalier contre un mauvais Fou, puis grâce à une meilleure structure de pions. L'échange des Tours prive les noirs de tout contre-jeu. Le couple Dame-Cavalier domine le couple Dame-Fou. L'échange des Dames au moment opportun permet la pénétration du Roi blanc dans la position adverse. Une élégante pointe tactique conclut une partie conduite de main de maître.

L'analyse montre qu'aux échecs les choses sont rarement aussi simples :



Il faut se rendre à l'évidence. Les noirs ont perdu parce qu'ils ont commis une faute en toute fin de partie alors que la position pouvait encore être défendue avec succès. L'impression de linéarité qui émerge de cette partie est due à la logique de la victoire des blancs. On a envie de croire qu'une partie aussi bien menée sur le plan stratégique peut toujours être gagnée de la sorte. Il est plus juste de reconnaître que cette partie illustre l'importance de l'initiative aux échecs, en particulier en finale. Les noirs ont perdu, non pas à cause de la supériorité du jeu blanc qui aurait profité de l'accumulation de minuscules imprécisions mais parce qu'ils ont été poussés à la faute par la pression positionnelle exercée par leur adversaire. L'être humain est faillible, il peine à soutenir la pression. Dans une lutte d'homme à homme, la pratique compétitive prend le pas sur l'évaluation théorique conduite à l'aide de puissants moteurs d'analyse.

Joel Benjamin, vainqueur du tournoi, a décroché trois titres de champion des USA (1987, 1997 et 2000). Auteurs de plusieurs livres remarqués, il fût consultant d'IBM lors de la préparation de la victoire historique de l'ordinateur Deep Blue contre Garry Kasparov en 1997.

La photographie illustrant cet article montre l'équipe des USA pendant le championnat du monde des plus de 50 ans à Prague en mars 2020. De droite à gauche : Alexander Shabalov, Gregory Kaidanov, Joel Benjamin et Alex Yermolinsky (WSTCC2020).
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Exercice tactique



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