Eugenio Torre, l'ami de Bobby Fischer

Cliquez pour agrandir l'image vendredi 30 novembre 2012, 17:13

La septième livraison de l'année 2012 de New in Chess, mon magazine d'échecs préféré, m'est enfin parvenue. Comme d'habitude, je n'ai pas tardé à dévorer les principaux articles avant de me laisser un peu de temps pour déguster les analyses de parties offertes par les collaborateurs prestigieux du magazine. J'ai immédiatement été alléché par l'entretien donné par le Grand-Maître Eugenio Torre à Dirk Jan ten Geuzendam. En effet, j'ai débuté les échecs au début des années 80 lorsque la carrière du joueur philippin était à son apogée. C'était l'époque ou le premier Grand-Maître asiatique rivalisait avec les meilleurs joueurs du moment : Karpov, Korchnoï, Timman, Andersson, Ljubojevic, Portisch, ... Il apportait une touche d'exotisme dans un monde échiquéen encore très largement dominé par les joueurs soviétiques et d'Europe de l'Est.

Son principal fait de gloire fût sa victoire (partagée avec Lajos Portisch) dans le tournoi interzonal de Toluca en 1982 suivi d'une participation aux matchs des candidats au titre mondial. Il y fût éliminé prématurément par le hongrois Zoltan Ribli.

J'ai choisi d'illustrer ce billet avec une partie jouée à Manille en 1976, elle oppose le champion philippin (vainqueur du tournoi) à Anatoly Karpov, nouveau champion du monde en titre.



Ce ne sont pas ses exploits passés qui valent aujourd'hui à Eugenio Torre les honneurs d'un long entretien publié dans New in Chess mais sa sélection dans l'équipe des Philippines aux Olympiades d'Istanbul en 2012.  A soixante ans, il détient le record absolu de 21 participations aux Olympiades d'échecs.

La première partie de l'entretien est centrée sur Torre. On y apprend notamment que sa grande popularité lui a valu une brève carrière cinématographique dans son pays. Sa vision des échecs appliqués à la vie réelle, sa foi dans l'avenir du randomchess, sa proposition (contestable) de supprimer le pat ne manquent pas d'intérêt.

Mais la plus grande partie de l'entretien porte sur son amitié avec Bobby Fischer. Etrangement, Torre parle peu du génial joueur d'échecs mais beaucoup de l'homme. Ils auraient assez peu joué aux échecs ensemble, il n'en a gardé aucune trace. Ils ont par contre beaucoup parlé et marché jusqu'à des heures tardives de la nuit. De son témoignage, le légendaire champion américain m'apparaît comme une personnalité paranoïaque, un homme en errance, déraciné et déprimé. Torre le dépeint avec une réelle empathie comme un enfant spécial auquel il faudrait apporter une attention particulière.

Ce témoignage sur la personnalité du grand homme est certes intéressant mais n'apporte pas d'éclairage sur certains choix de vie qui, à mon sens, sont fondamentaux pour comprendre la carrière erratique de Fischer.

La disparition de Fischer de la scène échiquéenne après son titre brillamment conquis à Reykjavik en 1972 reste une énigme. Un champion du monde a le devoir de promouvoir sa discipline. L'aura de Fischer à cette époque était telle qu'il aurait pu accroître considérablement la popularité des échecs. Un tournant de l'histoire des échecs a sans doute été manqué à cette occasion. Ce retrait ressemble à une fuite, à un refus d'assumer une responsabilité trop lourde à porter. Fischer n'avait-il pas la stabilité psychologique suffisante pour endosser ce costume ? A moins que l'objectif ultime atteint, l'Américain ait perdu tout intérêt pour une activité qui envahissait son existence. Torre aurait sans doute pu nous apporter quelques éléments de réponse.

De par sa proximité avec Florencio Campomanes, ancien président de la FIDE et autre grande figure des échecs philippins, Torre aurait pu nous éclairer sur les négociations avortées portant sur l'organisation du match entre Fischer et Karpov. On peut douter de la réelle volonté de Fischer d'affronter l'étoile montante des échecs soviétiques. N'aurait-il jamais abordé ce sujet au cours de ses longues conversations avec le champion déchu ?

La réapparition surprise de Fischer en 1992 pour un match revanche contre son ancien rival Boris Spassky pose aussi beaucoup de questions qui ne sont malheureusement pas abordées dans cet entretien. Il faut rappeler que Torre était secondant de Fischer pendant ce match controversé. Bien qu'enthousiasmé par le retour à la compétition tant attendu d'un des plus grands joueurs de tous les temps, ce match m'est apparu, avec le recul, comme une opération mercantile de deux grands champions sur le déclin (Fischer aurait touché plus de 3 millions de dollars). Ce match n'était-il qu'une opportunité pour assurer aux protagonistes une retraite financièrement confortable ? Il aurait pu être un tremplin vers d'autres confrontations très attendues par tous les amateurs. Il ne fût malheureusement suivi que par un retrait définitif et un triste épilogue islandais.

Torre a laissé entendre qu'il pourrait un jour écrire un livre sur cette relation d'amitié avec le champion américain. Souhaitons qu'à cette occasion il lève une part du mystère qui entoure encore les épisodes les plus énigmatiques de la vie de ce joueur exceptionnel.
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