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Créativité contre pragmatisme

mardi 1 janvier 2013, 17:45

L'Angleterre, et plus particulièrement Londres, est actuellement une terre d'accueil de grands tournois. Après la première manche du circuit des Grands Prix, ce fût au tour du London Chess Classic de focaliser l'attention des amateurs. Trois des meilleurs joueurs anglais (Adams, McShane, Jones) y ont été confrontés aux meilleurs mondiaux (Carlsen, Aronian, Kramnik, Anand, Nakamura) et à la meilleure féminine (Judit Polgar).

Le talent de Luke McShane s'est révélé très tôt dans les compétitions de jeunes. Dès l'âge précoce de 8 ans, il décrocha le titre de champion du monde des moins de 10 ans. Cet enfant prodige est devenu le plus jeune Grand-Maître anglais à tout juste 16 ans. Il aurait pu embrasser la carrière de joueur professionnel à l'instar d'autres jeunes joueurs talentueux de la génération dorée qui a vue le jour entre 1982 et 1984 comme Levon Aronian, Etienne Bacrot, Alexander Grischuk, Ruslan Ponomariov, Dmitry Jakovenko ou Lenier Dominguez Perez, pour ne citer que les plus connus. Il choisit une voie socialement plus conventionnelle et poursuivit des études supérieures à la prestigieuse université d'Oxford. Il exerça ensuite le métier de trader dans la banque d'affaires Goldman Sachs. Bien qu'il n'interrompit pas totalement sa pratique échiquéenne, jouant notamment dans le championnat par équipe allemand, sa progression vers les sommets de la hiérarchie mondiale fût freinée. Ayant quitté pendant quelque temps son activité professionnelle, il se consacra à nouveau aux échecs avec assiduité. Ce regain d'activité lui permit d'accéder à une place parmi les 40 meilleurs joueurs mondiaux. Aujourd'hui, à 28 ans, Luke McShane a repris une activité professionnelle à plein temps et ne participe à des tournois qu'épisodiquement. Il peut être considéré comme le plus fort joueur amateur en activité.

Invité à nouveau cette année à participer au London Chess Classic, Luke McShane (en photo ci-dessus) a subi la loi des meilleurs mais a fait preuve de beaucoup de créativité et de combativité. Mon attention a été attirée par sa confrontation avec le futur brillant vainqueur du tournoi et n°1 mondial Magnus Carlsen.

La diffusion sur internet des commentaires des joueurs après leur partie nous en apprennent beaucoup sur leur façon d'aborder certaines positions. A ma grande surprise, ainsi qu'à celle de son adversaire, McShane révéla aux auditeurs une variante d'une rare élégance que Carlsen n'avait absolument pas envisagée. Cette variante n'est malheureusement pas apparue sur l'échiquier car le Norvégien a éliminé le coup candidat sur la base de considérations générales. La raison invoquée à l'analyse pour rejeter ce coup m'étant apparue un peu superficielle, j'ai voulu approfondir cette position complexe. Je vous invite à partager cette analyse.



L'approche des deux joueurs met en exergue les deux mécanismes de décision au cours d'une partie : intuitif ou analytique. Bien souvent, ces deux approches sont mixées car une approche analytique basée sur le calcul exhaustif des variantes n'est pas toujours accessible au cerveau humain, aussi entraîné soit-il.

Même avec l'aide de nos amis cybernétiques, il est difficile de débroussailler cette position complexe. McShane, sans doute séduit par le tableau de mat final digne d'une étude, a conduit le calcul difficile d'une longue variante contenant de nombreuses ramifications. D'un point de vue pratique, chacun sait que le risque d'oublier un important coup intermédiaire est grand. Il y a près d'un siècle, le brillant tacticien Rudolf Spielmann reconnaissait que "même un Grand-Maître sait rarement calculer sur plus de cinq coups une attaque à sacrifice". McShane a dépensé beaucoup d'énergie et de temps de réflexion qui ne sont sans doute pas étrangers à sa défaite ultérieure en finale.

Dans une position délicate, son adversaire a choisi son coup sur des considérations générales sans effectuer le moindre calcul. Cette approche pragmatique est très efficace à condition de posséder un sens du danger très affûté. La créativité de McShane a été remarquable mais le réalisme de Carlsen a prévalu. 

Fort heureusement, pour le plus grand plaisir des amateurs, certains joueurs oublient parfois l'efficacité et osent imaginer l'improbable. Sans eux, les parties ne seraient qu'une question de pure et froide technique et ce billet n'aurait pas été écrit.

Ce billet est illustré par une photographie de Ray Morris-Hill.
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