Tournoi des candidats, une tradition renouvelée

Cliquez pour agrandir l'image dimanche 10 mars 2013, 14:32

Dans quelques jours débutera à Londres le tournoi des candidats. Le vainqueur de cette compétition sera officiellement désigné challenger au titre mondial détenu par l'indien Vishy Anand. La Fédération Internationale des Echecs renoue ainsi avec une longue tradition de tournois prestigieux. Ce système de qualification a le grand mérite de mettre les huit prétendants sur un pied d'égalité. Selon la formule retenue, chaque joueur rencontrera ses adversaires avec les deux couleurs.

Le calendrier est bien plus riche de tournois de haut niveau que par le passé. Il ne faut pas nous en plaindre. Les opportunités de suivre les confrontations entre les meilleurs joueurs sont nombreuses. Mais ce tournoi est d'une toute autre envergure. L'enjeu sportif y est démultiplié. Les quatorze rondes à cadence lente permettront certainement de dégager un challenger incontestable.

Par le passé, plusieurs de ces tournois sont restés gravés dans l'histoire des échecs.

En 1938, le tournoi AVRO chemina dans plusieurs villes des Pays-Bas. Bien qu'il ne fût pas présenté officiellement comme le tournoi des candidats, il était admis que son vainqueur serait désigné comme le challenger d'Alexandre Alekhine, le champion du monde en titre. Cette compétition marqua la prise de pouvoir de la jeune génération sur les anciennes gloires. Sur les huit participants, Alekhine ne se classa que sixième et Capablanca septième. Paul Kérès et Reuben Fine se partagèrent la première place (Kérès fût déclaré vainqueur au départage). La guerre, le décès d'Alekhine en 1946 et la reprise des rênes de l'organisation du championnat du monde par la FIDE ne permirent pas à Paul Kérès de disputer un match pour le titre mondial.

Le tournoi de Neuhausen-Zurich en 1953 demeure dans toutes les mémoires grâce aux écrits de David Bronstein et de Miguel Najdorf. Le livre de Bronstein, sobrement intitulé « Zurich International Chess Tournament 1953 » dans sa version anglaise et « L'art du combat aux échecs » dans sa version française, est considéré comme un des grands classiques de la littérature échiquéenne. Chaque partie est commentée dans le style limpide du Grand-Maître soviétique qui échoua à la seconde place derrière Vasily Smyslov. Cet ouvrage, véritable manuel de stratégie, est très souvent cité comme une source d'inspiration par plusieurs générations d'excellents joueurs. Ce tournoi double-ronde de quinze joueurs dura deux mois.

Le tournoi de Curaçao dans les Antilles néerlandaises en 1962 a lui aussi marqué les esprits. Chacun des huit participants affrontait quatre fois ses adversaires. Cinq d'entre eux étaient soviétiques. Afin de préserver leur énergie dans ce tournoi de vingt-huit rondes, il semble que les trois leaders (Petrosian, Kérès, Geller) conclurent un pacte de non agression et terminèrent toutes leurs confrontations par de courtes parties nulles. Le jeune Bobby Fischer dénonça avec véhémence cette collusion destinée, selon lui, à l'éliminer. C'est cette entente entre joueurs d'un même pays qui incita la FIDE à préférer ensuite le système des matchs entre candidats.

Ces quelques anecdotes restées dans les mémoires démontrent que la course pour le titre mondial est un moment fort de l'actualité échiquéenne.

Certains sites (Europe Echecs) présentent le tournoi des candidats de Londres comme le plus fort de tous les temps. Je doute que l'on puisse sérieusement étayer cette affirmation autrement que par la comparaison d'une moyenne Elo avec une époque ou ce classement n'existait pas encore. Mais peu importe, Londres 2013 pourrait devenir un épisode majeur de la grande histoire de notre sport. Comme à Curaçao, les joueurs originaires de l'ex-Union Soviétique sont majoritaires (sept des huit participants). Mais les temps ont changé, une coalition est improbable car elle entacherait considérablement l'image des joueurs impliqués. Chacun défendra donc ses propres chances. Le risque est plutôt d'ordre psychologique. Si un des protagonistes, prématurément distancé, perdait tout espoir de victoire, il pourrait ne pas défendre ses chances avec une farouche détermination, facilitant ainsi la tâche de ses ultimes adversaires.

Le plateau proposé a fort belle allure. Le norvégien Magnus Carlsen, seulement âgé de 22 ans, est l'incontestable n°1 mondial. Durant les derniers mois, sa domination sans partage lui a valu d'atteindre un classement Elo historique. Le russe Vladimir Kramnik (37 ans) est n°2 sur la dernière liste publiée. Ancien champion du monde, il fût en 2000 le tombeur inattendu de Garry Kasparov. L'arménien Levon Aronian (30 ans) est l'actuel n°3 mondial. Ses récents résultats ont été en demi-teinte mais il bénéficie du soutien d'une nation qui considère les échecs comme un sport majeur. Vasily Ivanchuk (44 ans) est ukrainien. Au sommet de la hiérarchie mondiale depuis de nombreuses années, il est sans doute un des joueurs les plus talentueux que les échecs aient connu mais son instabilité émotionnelle l'a privé jusqu'à ce jour de briguer le titre suprême. Ces derniers mois, les apparitions de Teimour Radjabov, le n°4 mondial, ont été rares. L'azeri, qui n'a que 26 ans, a sans doute préparé cet évènement avec minutie. Il bénéficiera du soutien d'un pays qui a peu d'occasion de briller sur la scène sportive internationale. Le russe Alexander Grischuk fait partie de la génération dorée de 1983, dominée dans les catégories jeunes par Etienne Bacrot. Bien qu'étant un grand spécialiste des cadences rapides, sa gestion parfois irrationnelle du temps de réflexion pourrait l'handicaper. L'israélien Boris Gelfand, né en Biélorussie il y a 44 ans, fût challenger en 2012. Son excellente préparation dans les ouvertures et sa capacité à répondre présent lors des échéances importantes seront ses principaux atouts. Peter Svidler (36 ans) a gagné six fois le championnat de Russie. Il se maintient parmi l'élite mondiale depuis de nombreuses années.

Je ne peux toutefois m'empêcher de penser que plusieurs joueurs importants manquent à l'appel. La jeune génération est relativement peu représentée. Compte tenu de leurs performances récentes, Sergey Karjakin, Fabiano Caruana, Hikaru Nakamura et Wang Hao n'auraient pas dépareillé cet aréopage. La présence de quelques autres grands noms aurait encore rehaussé le prestige de ce tournoi. Je pense à Veselin Topalov, Alexander Morozevich, Peter Leko ou encore Gata Kamsky.

Un tournoi à seize joueurs en double ronde serait un régal pour les amateurs qui suivraient de passionnantes joutes échiquéennes pendant de longues semaines. La fatigue inhérente à une aussi longue compétition ne permettrait peut-être pas de maintenir un haut niveau de combativité. Le temps des traversées transatlantiques en paquebot est révolu. Quelques heures suffisent désormais pour rallier les différents points de la planète. Le temps s'accélère et les tournois d'échecs sont de plus en plus brefs. Un très long tournoi n'est plus vraiment envisageable de nos jours. Dommage !

Mais ne boudons pas notre plaisir. Notre époque a du bon. Nous allons suivre sur la toile les meilleurs joueurs en action, déguster les commentaires avisés de Grand-Maîtres enthousiastes, réfuter le jeu de l'un ou de l'autre avec l'aide de puissants logiciels d'analyse.

Selon l'avis autorisé d'un connaisseur (Garry Kasparov) : "Magnus Carlsen est aujourd'hui le plus fort joueur d'échecs du monde et il serait surprenant qu'il ne soit pas le prochain champion du monde". Le jeune Norvégien est l'immense favori. Sa victoire est attendue mais seule compte la vérité de l'échiquier.

Les participants du fameux tournoi de Neuhausen-Zurich 1953 prennent la pose pour la photographie illustrant ce billet. Elle est extraite de la galerie accessible sur le site du Zurich Chess Challenge.
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