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La force des maîtres du passé

mercredi 2 octobre 2013

Lorsque je pars en vacances avec le risque d'être déconnecté de la toile, je me demande toujours quel bon livre d'échecs emporter. L'été dernier, j'ai mis dans mes valises l'excellent "John Nunn's Chess Puzzle Book" dont la seconde édition a été publiée en 2009. Je possède ce livre depuis longtemps mais, comme beaucoup d'autres livres, je ne l'avais pas lu de la première à la dernière ligne (comme si le seul fait de le posséder suffisait à m'imprégner de son contenu). Ce remarquable recueil d'exercices n'est toutefois pas à mettre entre toutes les mains car les positions sont, pour la plupart, très difficiles à résoudre. Le débutant pourrait vite se décourager. Ayant eu la bonne idée de laisser un marque-page, j'ai donc repris ma lecture là ou je l'avais abandonnée il y a quelques mois voire même plusieurs années.

"The Test of Time" (L'épreuve du temps) est le titre d'un recueil de parties de jeunesse de Garry Kasparov mais c'est aussi le titre d'un chapitre de la compilation d'exercices de Nunn. Dans ce chapitre datant de la première édition parue en 1999, l'ancien champion anglais se livre a une analyse intéressante de la force des maîtres du passé sous l'angle de la comparaison avec celle des maîtres actuels.

Il a passé les parties du tournoi de Karlsbad joué en 1911 au crible du détecteur d'erreur ("blundercheck mode") d'un logiciel performant. Evaluer la force des joueurs sur la base de la fréquence des fautes graves est un indicateur raisonnable puisqu'il est fortement corrélé au résultat final, donc au classement Elo. Johannes Zukertort n'affirmait-il pas qu'une partie d'échecs était avant tout une lutte contre l'erreur ?

L'objectif initial de Nunn était donc de comparer le taux d'erreurs avec un tournoi plus récent (l'interzonal de Bienne en 1993) et d'un niveau comparable quant à l'aréopage des participants. En effet, le tournoi de Karlsbad réunissait une partie de l'élite de l'époque et fût gagné par Teichmann devant Rubinstein et Schlechter. Parmi les vingt-six participants, plusieurs joueurs de premier plan étaient présents: Alekhine (futur champion du monde), Marshall, Nimzowitsch, Tartakower, Vidmar et Spielmann.

La comparaison a vite tourné court, tant le nombre d'erreurs graves était important dans ce tournoi du début du vingtième siècle. Nunn s'est donc intéressé à un joueur de milieu de tableau (Hugo Süchting qui a terminé à 11,5/25) et a étudié ses parties plus en détail pour évaluer son niveau réel. Compte tenu des erreurs grossières produites dans plusieurs parties, Nunn évalue son niveau de jeu au plus à 2100 selon l'échelle du classement Elo (évaluation établie selon les critères de 1999). Il en déduit que le niveau moyen du tournoi était donc inférieur à 2130 Elo. Cette partie du livre est, à ma connaissance, le réquisitoire le plus sévère jamais écrit à l'encontre du niveau de jeu des anciens maîtres.

Dans la plupart des autres sports, les performances du passé ont largement été surclassées par les performances actuelles. Au football, comme au rugby et dans bien d'autres disciplines, la vitesse de jeu, l'engagement physique, le niveau athlétique des joueurs d'aujourd'hui ne sont pas comparable avec ceux d'il y a à peine cinquante ans. En natation, chaque compétition internationale voit sa collection de records battus. En course à pied, discipline que je connais bien, le marathon des jeux Olympiques d'Athènes en 1896, fût gagné par le berger grec Spiridon Louis en 2h58 sur une distance d'environ 40 kilomètres (deux kilomètres de moins que la distance officielle actuelle), un temps que de nombreux amateurs réalisent chaque weekend (avec un record personnel de 2h57, je m'imagine volontiers sur le podium de ces premiers jeux de l'ère moderne). Le légendaire Emil Zatopek est souvent considéré comme le plus grand coureur de tous les temps. Il fût d'ailleurs le premier homme sous les 29 minutes au 10000 m. Son record sur marathon de 2h23 réalisé dans les années 50, performance remarquable pour l'époque, parait bien modeste comparée aux meilleures marques actuelles (2h03). Bien sûr, la professionnalisation, la progression des connaissances en physiologie de l'effort et l'amélioration des techniques d'entraînement ont largement contribué à l'amélioration des performances. Dans beaucoup de sports, le niveau international d'il y a quelques décennies est comparable au niveau régional actuel.

Pourquoi en serait-il autrement pour les échecs ?

Certains défendront l'idée que notre sport était déjà dans une forme très aboutie dès le début du vingtième siècle et que l'amélioration des capacités intellectuelles ne peut pas être mise sur le même plan que l'amélioration des performances physiques. Ces arguments sont sans doute recevables mais notre discipline a néanmoins connu de nombreuses évolutions. La théorie des ouvertures a évolué de façon spectaculaire. La connaissance du jeu a fortement progressé. Les joueurs d'aujourd'hui, qu'ils soient professionnels ou simples amateurs, se sont nourris des enseignements et des écrits des maîtres du passé. Ils ont amélioré leur technique défensive, résistant plus longtemps avec une mauvaise position. Ils ont amélioré leur maîtrise et leur connaissance des finales. La technique de nulle en finale de Tours de Vancura ne fût découverte que dans les années 20. La pratique du jeu et l'accès à l'information, grâce à internet, aux bases de parties et aux moteurs d'analyse se sont démocratisés. La hiérarchie mondiale s'est donc resserrée (une cinquantaine de joueurs surpassent désormais la barre des 2700 points Elo). Les meilleurs joueurs ne s'aventurent d'ailleurs qu'avec parcimonie dans les tournois opens car les victoires surprises d'amateurs contre des joueurs de l'élite ne sont pas rares.

Comme pour tous les autres sports, la pratique des échecs a évolué et le niveau moyen des joueurs a progressé. Il est naturel que les maîtres d'aujourd'hui soient plus performants que les maîtres du passé. De là à faire une évaluation quantitative de leur niveau de jeu sur la base de la qualité des parties, il y a un pas que nous ne sommes sans doute pas encore capables de franchir avec une rigueur scientifique irréprochable. Peut-être que dans un proche avenir, les logiciels permettront de mesurer la force d'un joueur en jugeant de la qualité des coups joués et plus seulement sur la base du résultat final. Cette évaluation objective sera difficile à mettre en oeuvre car il faudra pondérer la précision du coup joué par la complexité de la position proposée.

Ce billet est illustré par un dessin de Claude Weisbuch intitulé "La partie d'échecs".
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