Le nouveau Roi va-t'il imposer son style ?

Cliquez pour agrandir l'image dimanche 22 décembre 2013, 14:32

Sa victoire était attendue mais beaucoup (dont je faisais partie) pensaient que son accession au trône serait plus difficile que la différence de classement avec le tenant du titre ne pouvait le laisser penser. Vous l'avez compris, ce billet revient sur le triomphe de Magnus Carlsen opposé à Vishy Anand lors du récent championnat du monde qui s'est déroulé au mois de novembre à Chennai en Inde.

Le classement Elo prévoyait une large victoire du challenger et elle le fût (par 3 victoires et 7 nulles). Le doute n'a pas plané très longtemps sur la supériorité du jeune Norvégien. Nerveux lors de la première partie, bousculé lors de la troisième, Carlsen a ensuite conduit le match à sa guise. Il est parvenu à emmener sur l'échiquier le type de positions dans lesquelles il excelle. A aucun moment, son adversaire n'a pu gripper les rouages de cette belle mécanique. Avec une grande élégance, Anand reconnaîtra dans plusieurs interviews qu'il a été nettement dominé par celui qui occupe depuis déjà trois ans la première place mondiale.

Même si le champion déchu a vaillamment défendu son titre, cette victoire du Norvégien est salutaire. C'est en quelque sorte une réunification du titre puisque l'incontestable n°1 est enfin champion du monde. Notre sport devient ainsi plus lisible pour le grand public. Le nouveau champion est jeune et charismatique. Il est à l'aise avec les média qui apprécient son physique d'acteur hollywoodien. Il est aux antipodes de l'image caricaturale, trop souvent propagée, du joueur d'échecs introverti, coupé du monde réel, presque autiste. Il peut devenir le modèle d'une nouvelle génération de jeunes joueurs et booster le développement des échecs. Ce match tant attendu marque indiscutablement un changement de génération et, peut-être, l'avènement d'un des plus grands joueurs de tous les temps. Mais la légende est encore à construire.

Pourtant, d'un point de vue strictement échiquéen, le style aride, excessivement technique et sans fantaisie que le Norvégien a montré pendant le match m'a laissé sur ma faim. Sa prise de risque fût minimale. Son objectif était clairement d'occulter un combat précoce dans l'ouverture, d'emmener son adversaire sur le terrain de milieux de jeu, certes complexes d'un point de vue stratégique mais sans pièges tactiques. Il espérait ainsi démontrer sa supériorité dans de longues finales techniques. Cette stratégie a remarquablement fonctionné puisque Anand est apparu impuissant, sans atout pour créer de la complexité sur l'échiquier.

Après l'ère du jeu positionnel de Karpov, Kasparov avait ré-introduit du risque et du dynamisme dans la façon de conduire la partie. Le style que Carlsen a montré ces derniers temps se rapproche de celui de Karpov mais de façon peut-être moins active, avec un talent exceptionnel pour défendre les positions inférieures et exploiter inexorablement les imprécisions de ses adversaires. L'image du boa constrictor étouffant ses proies, jusqu'alors associée au style Karpovien, est évoquée dans les média. C'est d'une redoutable efficacité mais cela ne fait pas rêver. Le style du champion du monde servant souvent de référence, il serait dommage que cette façon de jouer devienne la norme. Mais n'est pas Carlsen qui veut ...

J'ai choisi d'analyser deux moments critiques associés au basculement du match en faveur du jeune Norvégien. Lors de la troisième partie, Carlsen traite mal l'ouverture et doit défendre une position délicate. Anand joue des coups routiniers, évitant les décisions compromettantes et laisse échapper l'avantage. Il doit se contenter de la partie nulle.



Comment la suite du match se serait-elle déroulée si Anand avait ouvert le score ? Carlsen avait-il les armes et les ressources physiques et mentales pour retourner la situation ? On peut le penser. Mais de son coté, Anand aurait acquis la confiance qui lui a manquée au cours des parties suivantes.

L'extrait suivant s'intéresse à la cinquième partie, première partie décisive du match dans laquelle Anand perd pied progressivement à partir d'une position équilibrée. Carlsen exploite méthodiquement les imprécisions de son adversaire.



Anand perdra aussi de façon dramatique la partie suivante après avoir longtemps maintenu l'équilibre. Comme lors de la cinquième partie, il donnera du matériel pour activer ses pièces. Comme dans la cinquième partie, cela ne s'imposait pas et de façon similaire, il craquera sous la pression et la précision des coups de son adversaire.

Anand aura sans doute été trop ambitieux en défense et insuffisamment téméraire en attaque. Mais on ne refait pas le match ...

La photographie de Anastasiya Karlovich qui illustre ce billet saisit le regard malicieux de Carlsen à l'entame de la cinquième partie. Se doute-t'il que le match est sur le point de basculer en sa faveur ?
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