La résurrection des cadences KO

Cliquez pour agrandir l'image lundi 29 octobre 2018

La forte médiatisation des échecs en Norvège à la suite de l'émergence de l'actuel champion du monde Magnus Carlsen a permis l'avènement d'un tournoi, l'Altibox Norway Chess, qui réunit chaque année quelques uns des meilleurs joueurs mondiaux. L'édition 2019 annonce un changement radical dans les cadences de jeu et le système de décompte des points. Jean-Michel Péchiné dans le numéro du mois de novembre du magazine Europe Echecs résume l'information sous le titre "Norway Chess contre les nulles".

Cette évolution se fonde sur la croyance que les parties nulles sont nuisibles au développement médiatique des échecs par l'incommensurable ennui qu'elles causent au spectateur potentiel. Cette opinion est au demeurant fort contestable puisque le sport le plus médiatisé, le football, s'accommode fort bien du match nul lorsque l'élimination directe n'est pas l'objectif de la rencontre.

Afin d'accroître l'excitation des spectateurs et la pression sur les joueurs d'échecs, les parties se joueront en cadence lente jusqu'au KO (2 heures par joueur pour toute la partie). L'objectif des organisateurs est de provoquer de dramatiques crises de temps (zeitnot). La perte au temps qui avait quasiment disparue depuis l'adoption des incréments de temps redevient une issue plausible de la partie.

L'heureux vainqueur empochera 2 points, le malheureux perdant restera bredouille.

Mais, si après un âpre combat, la partie s'achève de façon indigne par la paix des braves, un blitz dit "Armageddon" sera joué. Le mont Armageddon est mentionné dans le Nouveau Testament comme le lieu symbolique du combat final entre le Bien et le Mal, en d'autres termes de la guerre ultime qui mettra fin à toutes les guerres !

Aux échecs, l'ambition est beaucoup plus modeste puisqu'un blitz Armageddon se limite à départager les ex-aequo à l'issue d'une seule partie où les Blancs disposent d'une minute de temps de réflexion de plus que les Noirs mais sont dans l'obligation de gagner. Comme le jeu d'échecs est à information parfaite contrairement au poker ou au bridge qui dissimulent une partie de l'information aux joueurs, un déficit d'une minute n'est pas un très grand désavantage car la réflexion se poursuit sur le temps adverse. Ce système semble avantager les noirs qui peuvent se contenter d'annuler la partie. L'attribution des couleurs qui nécessite l'utilisation d'un critère de départage préalable ou d'un tirage au sort est donc cruciale.

Personnellement, pour pimenter le système, j'aurais désigné le vainqueur après une compétition d'escalade sur la vertigineuse falaise Preikestolen ou une partie de baby-foot si la météo devenait trop capricieuse dans cette région du nord de l'Europe.

Mais qu'importe le flacon pourvu qu'on ait l'ivresse, le chanceux sera crédité de 1,5 points alors que le malchanceux n'engrangera que 0,5 point. Le partage équitable du point de la partie nulle (1-1) se transforme en (1,5-0,5). Je n'ai pas employé à dessein le mot "vainqueur" puisque le blitz Armageddon peut lui-aussi s'achever par une partie nulle terriblement ennuyeuse.

Une question fondamentale me vient alors à l'esprit : faut-il toujours départager les ex-aequo ? Une tentative de réponse à ce sujet philosophique nous éloignerait de notre propos.

Les cadences lentes répondent à la richesse de ce jeu millénaire souvent décrit par les trois volets d'un triptyque : art, science et sport. Les cadences rapides, plus superficielles,  exacerbent l'aspect sportif. Elles sont adaptées à une certaine médiatisation grâce à la réduction du temps de jeu mais doivent être utilisées avec prudence car le grand public perçoit les échecs comme un jeu de profonde réflexion. Abîmer cette image diluerait les échecs parmi une multitude d'autres jeux. Pour exemple, des amis sont restés perplexes quant à l'analogie avec une véritable partie d'échecs lorsqu'ils ont découvert l'existence de parties "bullet" (blitz ultra-rapide avec seulement 1 minute par joueur) basées sur la rapidité d'exécution. L'accélération à outrance de la cadence de jeu provoque des fautes grossières qui abîment l'admiration que nous avons pour les champions de notre discipline. Vous l'avez compris, je n'ai jamais été favorable au mélange des cadences lentes et rapides dans un même tournoi.

Le retour aux cadences KO est encore plus contestable que l'application d'un quelconque système de départage en blitz aussi imparfait soit-il.

Aujourd'hui, peu contestent l'utilisation des pendules électroniques et son corollaire : les cadences avec incrément de temps popularisées par l'ancien champion du monde Bobby Fischer. Les arbitres ont certainement poussé un soupir de soulagement; ils n'avaient plus la terrible responsabilité d'arbitrer une fin de partie rendue chaotique par la tentative désespérée d'un malpoli essayant de gagner au temps une partie qu'il avait perdue depuis longtemps sur l'échiquier. Mais de quel droit pouvons nous juger ce triste personnage respectant à la lettre les règles du jeu. Nous portons tous en nous un peu de cette volonté jusqu'au-boutiste de vaincre, vertu fondamentale du sport.

Ce qui était tolérable à l'époque des pendules mécaniques est devenu archaïque à l'heure de l'électronique. Terminer une partie de plusieurs heures en cadence lente par un zeitnot fatal est une aberration que les organisateurs de l'Altibox Norway Chess n'ont pas perçue.

Les organisateurs de tournois privés ont évidemment toute latitude pour imposer la cadence, le système de départage qui leur sied et pour inviter ceux qui se prêteront au jeu contre monnaie sonnante et trébuchante. Mais ils doivent garder à l'esprit que les échecs ne sont pas un combat de rue. Contrairement à l'expression usurpée, il n'y a jamais de sang sur l'échiquier. Ce combat de l'esprit oppose des conceptions abstraites issues de l'intelligence, de la détermination, de la concentration, de l'intuition et de l'endurance dont sont capables deux êtres humains.

Gardons à l'esprit le dicton d'origine grecque, traduit en latin par les mots antinomiques "Festina lente" et repris par Nicolas Boileau dans les célèbres vers de son "Art poétique" :

"Hâtez-vous lentement et sans perdre courage ;
Vingt fois sur le métier, remettez votre ouvrage ;
Polissez-le sans cesse et le repolissez."

C'est à ce prix que le jeu d'échecs conservera sa profondeur et son aura.

La photographie qui illustre ce billet représente une "tumbling-clock" fabriquée vers 1890 en Angleterre par Fattorini & Sons.  L'utilisation des premières pendules d'échecs permit de limiter le temps de réflexion.

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© Alain Moal 2012-2019Cliquez ici pour vous abonner à ce flux RSSDernière mise à jour : samedi 8 juin 2019