La chute d'Igors

dimanche 8 septembre 2019

En ce mois de juillet caniculaire, un homme à la barbe et aux cheveux grisonnants participe au modeste tournoi d'échecs de Strasbourg, qui réunit des joueurs, pour la plupart de simples amateurs, qui partagent leur passion pendant quelques jours. Le premier prix de 1000€ ne mérite le déplacement d'un joueur professionnel que s'il est certain de l'empocher.

Cet homme qui approche maintenant de la soixantaine écume les tournois de ce type depuis de nombreuses années. Il se souvient d'avoir été formé dans les écoles d'échecs soviétiques et d'avoir obtenu le titre de Maître des Sports de l'URSS. Depuis l'effondrement du monde communiste, il parcourt le monde pour exercer son talent de joueur et d'entraîneur d'échecs. Il sait depuis longtemps qu'il ne peut pas rivaliser avec les joueurs de l'élite, ceux qui bénéficient d'invitations dans les tournois prestigieux et richement dotés mais il peut se vanter d‘avoir décroché le titre convoité de Grand-Maître International il y a près de 30 ans, d'avoir contribué par ses conseils à la progression de jeunes joueurs et d'avoir entraîné diverses équipes nationales sur plusieurs continents. Il a aussi très souvent joué par équipe, il est apprécié par ses partenaires non seulement pour son talent échiquéen mais aussi pour sa disponibilité et sa gentillesse. Si sa carrière n'a pas connu de grand coup d'éclat, elle a été riche de victoires dans des tournois mineurs et surtout de rencontres humaines.

Mais aujourd'hui, sa santé est déclinante, il souffre d'une maladie qui le ronge depuis plusieurs années. Il doit souvent se rendre aux toilettes pendant les parties. Il supporte moins bien la fatigue accumulée par la succession des parties qu'il y a quelques années.

Il sait aussi que la hausse surprenante de son classement depuis deux ans suscite des interrogations, voire des suspicions, parmi ses pairs. A l'âge ou la plupart déclinent inexorablement, il est parvenu à se hisser parmi les meilleurs, tutoyant la barre mythique des 2700 points.

Peu nombreux sont ceux qui associent cette spectaculaire progression à son investissement tardif dans l'étude des ouvertures ou à l'accumulation de points en réalisant des cartons pleins dans des tournois de secondes zones face à des joueurs plus faibles. Ils savent bien que nul n'est infaillible. Les joueurs de l'élite qui se risquent dans les opens peuvent en témoigner.

Ce jour de juillet, la troisième ronde du tournoi alsacien est en cours. Comme à son habitude, l'homme à la chevelure grisonnante se dirige vers les toilettes. Il est suivi, surveillé, traqué, il ne se doute de rien. Il ne sait pas encore que les instants à venir seront déterminants pour la suite de sa carrière, de sa vie peut-être.

Il s'assoit sur la lunette des WC. Il n'a nul besoin d'assouvir un besoin naturel, il consulte son téléphone portable. Une photographie est prise à son insu. Ce procédé qui viole son intimité manque d'élégance, peut-être est-il répréhensible mais il rend vaine toute tentative de dénégation. La suspicion de triche est avérée.

Face aux organisateurs, il n'a d'autre choix que d'admettre la triste réalité des faits.

Il quitte honteusement le tournoi en s'excusant auprès de ces personnes qu'il côtoie depuis de si nombreuses années, des passionnés d'échecs comme il l'a été et peut-être l'est-il encore. Son départ ne manque pas d'élégance, il ne lui reste que cela. En quittant la salle, il sait qu'à l'époque des réseaux sociaux l'opprobre sera planétaire et que la sanction sera sévère. Sans doute vient-il de jouer la dernière partie officielle de sa carrière. A cet instant, le poids des ans l'accable.

Cette histoire romancée pourrait n'être qu'une fiction mais elle évoque la tragique chute du Grand-Maître tchèque d'origine lettone Igors Rausis.

Comme beaucoup, j'avais été surpris par son ascension spectaculaire dans la hiérarchie mondiale après de nombreuses années de stagnation. Une telle progression paraissait improbable à un âge (58 ans) ou les champions quinquagénaires montrent des signes de déclins : Boris Guelfand et Vassily Ivantchuk sont descendus sous la barre des 2700 points Elo alors que Nigel Short et Evgeny Bareev ne sont même plus parmi les 100 meilleurs mondiaux. Seuls ceux qui ont prématurément mis un terme à leur carrière, ont évité cette inéluctable érosion.

La révélation de la triche lors du tournoi de Strasbourg ne m'a pas surpris mais les motivations profondes de ce joueur qui était jusqu'alors exemplaire m'échappent encore.

Est-ce la constatation du déclin de son niveau de jeu, la difficulté croissante à supporter la tension nerveuse de la compétition, la volonté de s'assurer des revenus stables en éliminant l'incertitude du résultat sportif, est-ce un manque de discernement lié à la maladie, à un état dépressif ?

Seul Igors Rausis peut apporter, s'il le souhaite, des éléments de réponse à ces interrogations comme il l'a partiellement fait dans un entretien publié sur le site de Chessbase.

J'ai côtoyé Igors Rausis au début des années 1990, à une époque où je pratiquais assidûment les échecs en compétition. De la même génération (il n'a que trois ans de plus que moi), nous ne nous sommes rencontrés sur l'échiquier qu'une seule fois peu de temps avant que le titre de Grand-Maître International ne lui soit décerné. Son classement oscillait alors autour de la barre des 2500 points Elo. La partie qui nous a opposée est loin de faire ma fierté car les erreurs commises y sont nombreuses mais j'avais annulé contre un adversaire supposé nettement plus fort.



La photographie d'Igors Rausis illustrant ce billet a été prise lors du traditionnel open de Noël de Rouen qu'il avait gagné en janvier 2019. Elle a été publiée sur le site orcherlatour.fr.

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© Alain Moal 2012-2019Cliquez ici pour vous abonner à ce flux RSSDernière mise à jour : jeudi 12 septembre 2019