Le huitième candidat

mardi 24 décembre 2019

La dernière étape de la série de tournois du Grand Prix Fide qui s'est déroulée à Jérusalem a livré son verdict. Sept participants qualifiés pour le tournoi des candidats qui aura lieu dans la ville sibérienne de Ekaterinbourg sont connus. Le vainqueur sera désigné challenger du champion du monde en titre. Le choix du huitième participant est un privilège de l'organisateur de l'évènement. Fort heureusement, la Fédération Internationale a imposé quelques règles pour éviter une sélection trop farfelue. Au moment ou j'écris ces lignes le choix de l'heureux élu n'est pas encore connu mais des rumeurs persistantes circulent.

Le dialogue retranscrit ci-dessous entre un amateur d'échecs anonyme et Andrey Filatov (en photo), richissime homme d'affaire, académicien honoraire de l'académie russe des arts et, accessoirement président de la fédération russe des échecs, est imaginaire :

Bonjour, monsieur Filatov, j'admire beaucoup votre parcours personnel.

Merci mon brave.

Je n'aimerais pas être à votre place en tant qu'hôte du prochain tournoi des candidats.

Mais pourquoi donc ?

Vous avez la lourde responsabilité du choix du huitième participant, l'invité de l'organisateur, celui qui n'est pas parvenu à se qualifier en combattant sur l'échiquier.

En tant que pays organisateur, nous souhaitons qu'au moins un des participants soit russe.

Je comprends, c'est important pour médiatiser l'évènement dans le pays. Mais il peut devenir le futur champion du monde !

Il n'est pas question de cela, l'important c'est que le huitième candidat soit russe !

Cela n'a aucun sens puisque deux Russes, Alexander Grischuk et Ian Nepomniatchi, se sont déjà brillamment qualifiés.

Oui, enfin ... peut être, mais plus il y a de Russes plus on rit.

On dit plutôt "de fous", mais si c'est pour rire, l'argument pèse lourd. A qui pensez-vous ?

On a un petit jeune, pas mauvais du tout, vous m'en direz des nouvelles.

Comment se nomme cette perle rare ?

Kirill Alekseenko !

Il n'est pas encore très connu.

Je sais, il a encore beaucoup à apprendre. Il est un peu plus âgé et pas aussi bon que Vladislav Artemiev mais il a brillé avec l'équipe de Russie. Il vient tout juste de franchir la barre des 2700 points elo.

Je m'aperçois qu'il n'est que le 10ème joueur russe !

J'aurais préféré convaincre Vladimir Kramnik de sortir de sa retraite ou désigner l'ancien challenger Sergey Karjakin, mais il y avait aussi Nikita Vitiugov, Peter Svidler ou Dmitry Andreikin. Mais faute de mieux...

Ils me semblent tous plus crédibles pour porter le costume de candidat.

Je l'avoue mais Kirill est le seul à respecter un des critères de la Fide.

Ah bon, et lequel s'il vous plait ?

Celui du tournoi de l'Isle de Man.

Je croyais que le chinois Wang Hao avait gagné devant l'américain Fabiano Caruana.

Mais Kirill a terminé troisième !

Et alors ?

Comme Fabiano est protégé par son statut d'ancien challenger et de 2ème joueur mondial, il est qualifié d'office. C'est donc Kirill qui est éligible.

Mouais, c'est un peu tiré par les cheveux, d'autant plus qu'il n'est troisième que grâce à un meilleur départage dans un groupe de six joueurs, non ?

Je vous arrête immédiatement, Kirill n'est peut-être que le 37ème joueur mondial mais à 22 ans sa marge de progression est grande.

N'est-il pas préférable de faire ses preuves avant le tournoi des candidats plutôt que pendant ?

Bien sûr, mais le chemin est long, difficile et semé d'embûches. On ne va pas se priver de lui faire brûler quelques étapes. Donnons leur chance aux jeunes, que diable !

Beaucoup s'attendaient au choix évident de Maxime Vachier-Lagrave, 4ème joueur mondial, qui coche trois des quatre critères de sélection imposés par la fédération internationale. Il est de plus un des rares à avoir battu le champion en titre au cours d'un match lors de la phase finale du Grand Chess Tour. Voilà un candidat crédible !

Vous êtes bien informé. Tout cela, je le sais aussi. S'il parlait russe, s'installait à Moscou et épousait une Russe comme l'a fait Joël Lautier, je pourrais reconsidérer la question. Mais là, je suis coincé, Maxime n'est pas russe.

Ne peut-on craindre une entente entre les trois Russes comme certains soviétiques l'ont fait à Curaçao en 1962 pour évincer l'américain Bobby Fischer.

Vous connaissez bien l'histoire peu glorieuse des échecs, mais je vous garantis que les temps ont changé.

N'y aurait-il pas des relents nationalistes dans votre choix ?

Je ne vois pas ce que vous voulez dire. Le huitième candidat sera russe ou ne sera pas !

Bon, après tout, si ce n'est que pour rire, il ne me reste qu'à souhaiter bon courage à Kirill. C'est une opportunité inespérée pour lui d'ajouter son nom à la prestigieuse lignée des légendes soviétiques et russes depuis Alekhine jusqu'à Kasparov.

Ne parlez pas de malheur. Il participera uniquement pour s'aguerrir au contact des meilleurs.

Sur un malentendu, le pire n'est pas impossible. Dans le passé d'autres seconds couteaux ont profité du système et sont parvenus à décrocher la timbale. Cela n'a fait qu'accroître la confusion dans le monde des échecs.

J'en ai assez entendu, au plaisir de ne pas vous revoir, monsieur.

Gens una sumus, monsieur Filatov.

Bien évidemment, tout ceci n'est que pure fiction et que le meilleur gagne. Enfin, je l'espère...

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