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"Serge" de Yasmina Reza

jeudi 27 mai 2021

Yasmina Reza est multiple. Elle est romancière (prix Renaudot 2016 pour "Babylone"), mais aussi dramaturge (sa pièce "Art" a connu un succès international), metteur en scène, scénariste, réalisatrice et actrice. Son dernier roman, publié par les éditions Flammarion lors de la rentrée littéraire de janvier 2021, est intitulé très sobrement "Serge". Les principaux protagonistes de cette chronique familiale sont Serge, le frère aîné, Jean, le narrateur et frère cadet de Serge, et Anne, alias Nana, leur jeune soeur. Le roman dissèque les rapports familiaux chaotiques et les ratés de l'existence. Serge est décrit comme un personnage égocentré. Longtemps, il nous apparaît antipathique avant de s'humaniser face aux difficultés de la vie. Proche de la soixantaine, il est à un âge où on son s'interroge sur le temps qui passe, où les choix de vie et les occasions manquées sont questionnés, où de proches parents disparaissent, où surgissent les premiers ennuis de santé sérieux.

Le point d'orgue du récit est le voyage familial aux camps d'extermination d'Auschwitz-Birkenau, pèlerinage sur les traces d'ancêtres juifs-hongrois assassinés par le régime nazi. La grande histoire de la Shoah est confrontée aux médiocres préoccupations quotidiennes et existentielles des protagonistes, incapables de se hisser à la hauteur de la tragédie humaine qui hante ces lieux. Yasmina Reza ose questionner la pertinence de ce lieu de mémoire qu'elle décrit comme une sorte de parc à thème pour touristes en tongs et bermudas, amateurs de selfies.

La littérature foisonne de romans qui enrichissent l'intrigue d'éléments ou d'anecdotes puisés dans le jeu d'échecs. Il en est parfois le thème central comme dans "Le joueur d'échecs" de Stefan Zweig et "La défense Loujine" de Vladimir Nabokov, pour ne citer que deux grands classiques. Dans "Serge", les échecs sont évoqués pour enrichir la description des rapports complexes entre les personnages.

Le jeu est cité brièvement au début du roman lorsque Jean décrit Luc, le fils de son ex-compagne, un enfant renfermé, introverti, atteint d'un handicap mental. Cette première évocation semble maladroite lorsque le mot "damier" est utilisé à la place du mot "échiquier" : "Luc aime tous les jeux où nous sommes face à face. Les échecs entre autres. Mais la règle du jeu ne l'intéresse pas. Il est content de sortir le damier, de s'installer face à moi bien calé sur la chaise et ranger les pièces. Je lui ai expliqué comment avancent les figures et il aime jouer à jouer." 

Plus tard, Jean évoque sa rivalité avec son frère aîné et le fanatisme de leur père pour les échecs. Les mots qui décrivent la passion du père sonnent juste aux oreilles de ceux qui ont débutés en lisant les chroniques hebdomadaires des journaux et les magazines mensuels, sans internet, sans base de données et sans moteur d'analyse : "Il se prétendait maître national, enfin niveau maître national. Il était abonné à Europe Échecs et découpait les études ou les problèmes du Monde. Tous les dimanches on le voyait en veste de pyjama, jambes nues et couilles à l'air, errer dans l'appartement avec des bouts de journaux et son échiquier magnétique de voyage à petits pions plats, en attente de l'action du suppo à la glycérine."

Yasmina Reza nous révèle son excellente connaissance de l'histoire du jeu en citant quelques noms emblématiques : "On étudiait les parties de Spassky, Fischer, Capablanca, Steinitz et d'autres mais son héros, celui dont il ne cessait de vanter la noblesse et l'intrépidité, c'était Mikhaïl Tal, le génie du sacrifice, l'Alexandre des soixante-quatre cases."

La psychologie du père qui n'accepte pas de perdre contre ses fils est décrite avec beaucoup de justesse : "Serge a commencé à bien jouer. Mon père ne rendait plus de pièce. Dès qu'il se sentait en danger, il disait, oh c'est intéressant, très intéressant cette situation ! Analysons les variantes ! Il transformait la partie en étude, elle devenait complètement neutre et plus personne ne la remportait."

La partie est le prétexte d'un combat féroce pour éviter le déshonneur de la défaite : "Chez nous, perdre aux échecs c'était une humiliation sanglante. C'était une mort. Tu allais à la guerre et tu mourais. Quand on s'est mis à jouer ensemble Serge et moi, à l'abri du père qui venait gâcher les parties avec ses conseils et ses commentaires, la même hargne, la même malhonnêteté nous habitaient."

Dans cette comédie qui vire parfois au tragique, à la fois hilarante et féroce, Yasmina Reza raconte avec virtuosité les dissensions de la fratrie, partagée entre amour, rivalité, incompréhension et brouille. La brève évocation de la pratique du jeu d'échecs ajoute un éclairage sur la relation entre Jean, Serge et leur père.

Bien que le roman aborde des sujets graves, la qualité des dialogues et l'humour grinçant de Yasmina Reza rend la lecture de "Serge" particulièrement plaisante.
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