Cliquez pour agrandir l'image

L'ombre du champion

mardi 2 novembre 2021

Les guerres, les catastrophes, les pandémies ou plus simplement les accidents de la vie privent l'humanité de personnes de qualité. Nul ne sait comment aurait été infléchie la course du monde si ces existences n'avaient pas été brutalement et souvent injustement écourtées. Mais peut-on évoquer la justice en la matière pour des évènements inhérents à la condition humaine. Des œuvres d'art et des découvertes scientifiques majeures ont ainsi été perdues, des actes héroïques ou de simples gestes de réconfort de la vie quotidienne n'ont pu être accomplis.  Beaucoup de ces êtres prématurément disparus resteront à jamais dans l'ombre, écartés de l'Histoire, faute de n'avoir pu exprimer leur talent au cours d'une existence trop brève. J'ai parfois ce sentiment en parcourant les cimetières comme en ce jour de fête de la Toussaint. De modestes plaques funéraires résument la vie des défunts en deux dates, celle de leur naissance et celle de leur mort. Quelques souvenirs demeurent dans la mémoire des familles. Mais bientôt, le temps passant, l'oubli sera définitif. Ne dit-on pas que la mort est effective lorsque plus personne ne prononce notre nom ?

En déambulant entre les tombes, j'imagine l'infinité d'histoires qui n'ont pas été racontées. Au crépuscule de sa vie, l'écrivain et académicien Jean d'Ormesson avait affirmé préférer la postérité à la célébrité. L'immense majorité d'entre nous ne peut espérer ni l'un, ni l'autre. Pour de bonnes ou de mauvaises raisons, la lumière n'est captée que par une infime minorité. Sauf exception, les femmes et les hommes de l'ombre sont la norme.

Parmi eux se trouvent ceux qui gravitent dans l'entourage des célébrités. Dans le monde du sport, ce sont les éducateurs, les entraîneurs, les préparateurs physiques et mentaux, les partenaires d'entraînement, les soignants et les conseillers de toutes sortes. Leur contribution à la réussite du champion, bien que déterminante, est rarement dans la lumière des projecteurs. S'ils sont reconnus et respectés par la profession, le grand public les ignore car il aime aduler ce qui brille.

Les échecs ne dérogent pas à la règle. Peu sont capables de citer les noms des entraîneurs et seconds des grands champions de notre jeu. Pourtant, certaines victoires décisives sont le fruit de l'obscur travail de ces hommes de l'ombre à l'origine d'une habile préparation, d'une idée nouvelle dans une ouverture ou d'un soutien psychologique opportun.

Le nom de Yuri Dokhoian est intimement associé à celui de Gary Kasparov. Pendant plus de dix ans, le grand-maître russe a accompagné celui qui incarne encore aujourd'hui les échecs pour le grand public, plus de quinze ans après sa retraite sportive. Telle une ombre indissociable de sa source, il a souvent occupé l'arrière-plan des photographies du champion.

Pourtant, avant de devenir un entraîneur reconnu du milieu échiquéen, Dokhoian est un joueur de haut niveau, occupant la 40ème place du classement mondial en 1989. Il se distingue dans plusieurs tournois importants, terminant 7ème du prestigieux tournoi de  Wijk aan Zee en 1990, ex æquo avec Viswanathan Anand et Viktor Kortchnoï. A cette époque, il rivalise avec les meilleurs sans toutefois parvenir à atteindre le sommet de l'Olympe.

En 1994, Dokhoian opére un tournant dans sa carrière en rejoignant l'équipe de seconds de Kasparov. Il met bientôt un terme à sa carrière de joueur actif pour devenir, selon les mots de ce dernier « un grand coach mais aussi une personne et un ami encore meilleur ». Le champion légendaire ajoutera « Travailler, marcher, manger, parler, c'était une vraie relation. J'ai passé plus de temps avec lui que quiconque avant ma retraite en 2005 », reconnaissant volontiers l'apport déterminant de son second dans sa formidable réussite à une époque où la préparation assistée par ordinateur était balbutiante : « Yuri a élevé non seulement mes échecs et mes résultats, mais tout le domaine de la préparation aux échecs au plus haut niveau. Mes adversaires n'ont pas seulement eu à se battre sur l'échiquier avec moi, mais avec le légendaire laboratoire Kasparov-Dokhoian. »

Il n'hésitera pas non plus à le citer dans le monument de la littérature échiquéenne que représente la série intitulée « My Great Predecessors ». Ainsi, dans le second tome publié en 2003 après la perte du titre mondial, peut-on lire : « Comme l'exprimait avec humour mon second Yuri Dokhoian : avec les années, chaque champion du monde commence à se calcifier, c'est-à-dire à devenir inflexible et à se transformer en monument vivant. C'est-à-dire qu'il cesse graduellement d'ajouter quelque chose de nouveau aux échecs et de saisir la tendance dominante de son développement. Et tôt ou tard l'inévitable châtiment survient, puisque le jeune challenger, au contraire, va de l'avant. »

Après la retraite sportive de Kasparov en 2005, Dokhoian poursuit sa carrière d'entraîneur avec les sœurs Kosintseva et l'équipe nationale féminine de Russie de 2006 à 2011 qu'il conduit à la médaille d'or aux Olympiades d'échecs en 2010. Il s'occupe ensuite de l'équipe masculine qui peine à retrouver son leadership sur les échecs mondiaux depuis la médaille d'or aux Olympiades de 2002.

A partir de 2009, Dokhoian aide le prodige Sergey Karjakin, devenu en 2002 le plus jeune grand maître de l'histoire à seulement douze ans et sept mois. Sous sa houlette, Karjakin parvient jusqu'au match pour le titre suprême en 2016 contre le Norvégien Magnus Carlsen. Après avoir bousculé le champion  du monde en cadence classique, le Russe n'échouera dans la conquête du titre qu'au cours des parties rapides de départage. Karjakin loue la gentillesse de son entraîneur mais aussi son exigence et une capacité de travail hors du commun au service de la progression de son protégé.

Depuis, Dokhoian a entraîné de nombreux jeunes russes de talent parmi lesquels Andrei Esipenko qui s'installe peu à peu au sein de l'élite mondiale (27ème au classement de novembre 2021) à seulement 19 ans.

Nul doute que dans l'ombre de ceux qui captent la lumière, il aurait fait briller d'autres pépites s'il ne nous avait brutalement quitté à l'âge de 56 ans, victime de la COVID-19 en ce jour funeste du début du mois de juillet 2021,

La photographie qui illustre ce billet montre Gary Kasparov et Yuri Dokhoian analysant une partie du tournoi de Wijk aan Zee en 2001.
Partager sur Facebook Partager sur Twitter

Retour

Accueil  |  Précédent

Cliquez pour agrandir l'image

Abonnez-vous au flux RSS

Cliquez ici pour vous abonner à ce flux RSS

Partagez

Partager sur Facebook Partager sur Twitter

Exercice tactique



© Alain Moal 2012-2021 - Mentions légalesCliquez ici pour vous abonner à ce flux RSSDernière mise à jour : jeudi 4 novembre 2021