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Carlsen joue à qui perd gagne

samedi 6 avril 2013, 14:20

Les douzième et quatorzième rondes du tournoi des candidats demeureront longtemps dans la mémoire collective du petit monde des échecs. Après onze parties, Magnus Carlsen, confirmant son statut de favori, menait le tournoi avec un demi point d'avance sur l'ancien champion du monde Vladimir Kramnik et un point entier sur Levon Aronian, le numéro 3 mondial. Ayant affronté ses deux principaux rivaux lors des rondes précédentes, l'avenir s'annonçait radieux pour le jeune Norvégien. Jeff Sonas, sur la base d'études statistiques publiées sur le site de ChessBase, lui accordait même 87% de chances de gagner le tournoi.

C'est dans ce contexte que, après une longue journée de labeur, je me détendais en suivant les fins de partie de la douzième ronde diffusées sur le site officiel. Le Maître International Lawrence Trent associé à l'ex-vice champion du monde, le Grand-Maître britannique Nigel Short, livrait aux internautes des commentaires passionnants et passionnés. Si, devant l'échiquier, la compétition requiert une grande débauche d'énergie, il est très reposant d'observer l'intense concentration des protagonistes depuis la quiétude de sa chaumière, de se demander nonchalamment si tel coup ne serait pas meilleur que le coup choisi par un de ces champions et de goûter aux analyses teintées d'humour des duettistes chargés des commentaires. C'est aussi une façon ludique d'exercer mon oreille au dialecte d'outre-Manche devenu si nécessaire à mes activités professionnelles d'ingénieur-chercheur.

Lorsque je me suis connecté, Magnus Carlsen était déjà sous pression face à l'imprévisible Vassily Ivanchuk. La victoire de ce dernier était d'autant moins acquise que le numéro 1 mondial est un défenseur hors pair et que la prestation de l'Ukrainien au cours des rondes précédentes avait été peu convaincante. Occupant l'avant dernière place du tournoi, cet exceptionnel talent avait perdu plusieurs parties à la suite d'une gestion irrationnelle du temps de réflexion, indigne d'un compétiteur de ce niveau. La seconde partie importante opposait les deux poursuivants du Norvégien. Levon Aronian était sur le point de jouer brillamment sa Tour en c3, provoquant une intéressante finale de pions contre Fou qui me paraissait, ainsi qu'aux commentateurs, conduire inéluctablement vers le nul.

Comme les nourritures de l'esprit ne suffisent pas à sustenter un corps affamé, je me suis accordé une pose pour souper. A mon retour tardif, quelle ne fût pas ma surprise lorsque j'appris que le scénario le plus dramatique s'était produit. Carlsen n'avait pas pu résister à l'implacable technique d'Ivanchuk et Kramnik avait bénéficié d'une grave faute de son adversaire. Le tournoi des candidats venait soudainement de basculer en faveur du Russe.

Vassily Ivanchuk
Vassily Ivanchuk en juge de paix

J'ai tenté de comprendre le déroulement de ces deux fins de parties cruciales de la douzième ronde et vous invite à partager mes analyses :





Lors de la treizième ronde, au terme d'une partie gagnée à l'usure en 90 coups contre un Teimour Radjabov hors de forme, le pugnace Norvégien est parvenu à rejoindre Kramnik à la première place.

Selon le système choisi, les ex-aequo sont d'abord départagés en fonction du résultat de leurs confrontations directes, puis en comptabilisant le plus grand nombre de victoires, ensuite par le classique système Sonneborn-Berger et enfin en cas d'ultime égalité, par un match de parties rapides. Les deux joueurs ayant annulé leurs deux confrontations, Carlsen, comptabilisant plus de victoires, était de nouveau en tête du tournoi.

Quelle fantastique idée d'achever le tournoi un jour férié !

J'ai pu suivre en intégralité la quatorzième et dernière ronde qui s'annonçait palpitante et elle le fût. Comme la plupart des observateurs l'envisageaient, Kramnik a misé sur une possible victoire avec les noirs contre Ivanchuk car il semblait hautement improbable que Carlsen soit défait avec les blancs par Svidler. Kramnik a choisi la défense Pirc, un début rarement joué à très haut niveau. Cette ouverture (ainsi que sa soeur jumelle : la défense moderne) est fréquemment employée dans les opens lorsque les meilleurs joueurs souhaitent gagner avec les noirs contre un adversaire supposé plus faible. Les noirs conservent une grande flexibilité, un maximum de pièces sur l'échiquier et parient sur le fait que les blancs ne seront pas en mesure d'exploiter l'initiative et l'espace qui leur sont offerts. A haut niveau, le joueur conduisant les blancs est généralement capable de maintenir longtemps la pression sur la position noire. Par ce choix risqué, Kramnik a certainement souhaité maintenir le plus longtemps possible une position complexe sur l'échiquier et tirer profit d'une probable crise de temps de son adversaire.

Quelques déconfitures célèbres n'ont rien fait pour améliorer la réputation de la défense Pirc au plus haut niveau. Les plus jeunes n'ont pas connu la cuisante défaite de Viktor Korchnoi contre Anatoly Karpov lors de la 32ème partie du championnat du monde de Baguio City en 1978. Le choix de cette ouverture alors que le score était à 5 victoires partout fût abondamment critiqué. La victoire des blancs donna le titre à Karpov. La dernière ronde du championnat de France 2011 est un exemple plus récent. Maxime Vachier-Lagrave était alors en tête mais plusieurs joueurs étaient en mesure de prétendre au titre. Laurent Fressinet, contraint de vaincre, choisit de défier Christian Bauer sur une défense Pirc. Il fût battu. Connaissant ces précédents, et bien que le joueur russe ait déjà joué cette ouverture avec succès, j'ai été surpris du choix de Kramnik.

Vladimir Kramnik
Vladimir Kramnik se doute-t'il de l'issue de la dernière ronde ?

La partie entre Carlsen et Svidler prit le chemin plus traditionnel d'une ouverture Ruy Lopez avec le prudent d3. Mais, contrairement à son habitude, le jeune Norvégien a dépensé beaucoup de temps de réflexion dans le milieu de jeu. Lorsque la complexité de la position a atteint son paroxysme, il ne pût résoudre les problèmes posés et fût contraint de déposer les armes.



La désignation du challenger au titre mondial était alors entre les mains d'Ivanchuk. Dans un grand jour, il lamina sans état d'âme les derniers espoirs de Kramnik. Contre toute attente, les deux leaders venaient de chuter. Si ce n'était la réalité, beaucoup auraient pu croire à un canular du premier avril.



Aucun système de départage n'est satisfaisant et l'application du Sonneborn-Berger habituellement utilisé en tournoi fermé aurait livré un classement différent comme le montre la grille publiée sur le site de ChessBase.

Grille finale selon chessbase

Le départage basé sur le plus grand nombre de victoires a fortement influencé la façon dont la dernière ronde a été abordée. Il a incontestablement exacerbé la combativité des protagonistes. D'un point de vue strictement sportif, j'aurais préféré que les ex-aequo se départagent sur l'échiquier en parties rapides. Du point de vue dramaturgique, cette dernière ronde fût d'une rare intensité.

Dans ce tournoi indécis, la domination tant attendue de Magnus Carlsen a été éphémère. Il n'a pu réitérer les brillants parcours de qualification de Fischer ou de Kasparov. Vladimir Kramnik aurait pu lui aussi prétendre à une nouvelle chance mondiale, mais c'est le jeune Norvégien qui défiera prochainement le champion du monde Vishy Anand.

Dans un précédent billet, j'évoquais la longue tradition des tournois des candidats. Celui-ci prendra sans doute une place de choix auprès des plus prestigieux d'entre eux. Après des années de tâtonnement, la FIDE semble avoir redécouvert un format attractif pour désigner l'aspirant au titre mondial.

Les candidats
Les participants de Londres 2013

Ce billet est illustré par plusieurs photographies de Ray Morris-Hill.
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